Extrait du livre; la traversée

L’espoir est un genre de colle qui maintient des morceaux brisés ensemble et qui leur redonne une forme. Au lieu d’être éparpillé et complètement brisé, je me tenais debout et je continuais d’avancer. L’espoir formait ce tonus qui m’empêchait de m’affaler sur le divan. Le matin, cette douloureuse oppression martelait à nouveau ma poitrine me rappelant ma nouvelle réalité, mais l’espoir faisait un baume sur cette brûlure vif et je me relevais chaque matin.

Lorsque l’on vit l’attente de résultats ou de nouvelles, le temps nous nargue de sa lenteur. Tout nous semble pris dans le temps; figés, cristallisés et immobiles. Tout est sur pause à l’exception des battements de notre cœur et de nos pensées envahissantes. J’attendais. Je ne faisais que cela.

Enfin, après 5 semaines d’attente, la journée tant attendue arriva : le jeudi 7 janvier 2016 était mon suivi avec la génétique. Une angoisse insoutenable se mélangea à de l’excitation nerveuse. J’aurais pu me déchiqueter la peau du visage tant l’appréhension était forte. Par chance, mon conjoint est d’un calme désarmant; il est rationnel et pragmatique. L’opposé de l’émotivité et de l’irrationalité qui m’habitait. J’étais un animal effarouché enfermé dans une cage faisant sans cesse les cent pas. Il me répétait : « Attends d’avoir les résultats avant de t’inquiéter. » Attendre. Je n’en pouvais plus, ce mot me sortait par tous les orifices. Comment pouvait-il être de marbre? Comment pouvait-on contenir autant de rationalité et de calme ? Cette attitude me dépassait largement, mais elle m’était d’une nécessité sans borne; sans elle, je me serais dissout sous la pression de ma propre détresse.

De nouveau appelé dans ce bureau pathétiquement morose, ce bureau sans photo, irraisonnablement petit et irrespirable. Le français aux beaux pantalons coloré n’avait que ceux-ci pour manifester un tant soit peu de vie. Même son visage ne laissait paraître aucune expression, comme si l’on avait botoxé sa joie et sa gaieté. J’imagine que les rencontres perpétuelles de parent aliéné de douleur l’avaient à jamais changé, lui aussi.

Physiquement, je suis calme et je barricade de marbre mon cœur le protégeant de l’affront verbal qui m’attend peut-être. Je me protège de mes émotions en me détachant un instant de mon être et de celui qui m’habite. Allez,vous pouvez me dire ou me faire ce que vous voulez, je suis déjà morte de toute façon.